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A bicyclette, sur les sentiers urbains, on se sent pousser des ailettes…

A bicyclette, sur les sentiers urbains, on se sent pousser des ailes…

ZOOM SUR LES FRANÇAIS ET LA BICYCLETTE 

Une enquête réalisée à la demande du Club des villes et territoires cyclables et de la Coordination interministérielle pour le développement de l’usage de la bicyclette (Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie) par MTI Conseil et TNS Sofres en octobre et novembre 2012 auprès d’un échantillon de 3945 individus représentatifs de la population française de 15 ans et plus, montre que près d’un Français sur 2 a fait au moins une fois du vélo au cours des 12 derniers mois. 45,5% des personnes interrogées ont fait au moins une fois du vélo au cours des 12 derniers mois.

Ce chiffre traduit une évolution sensible de la pratique du vélo, toutes utilisations confondues, depuis les précédentes enquêtes comparables. Ainsi, à périmètre égal, ils étaient un peu moins de 40% en 2007 (Etude L’économie du vélo, Atout France, 2009), ce qui montre un accroissement significatif de l’utilisation, ne serait ce qu’occasionnelle du vélo en France… dans une population très majoritairement apte à sa pratique.

Ils sont 97,9% à déclarer avoir appris à faire du vélo, et même à en faire très bien pour 78,2% d’entre eux.

L’enquête dont le questionnaire portait sur les pratiques actuelles et passées du vélo et sur les freins et les motivations à son utilisation, présente les premiers résultats sur la pratique du vélo. La pratique du vélo étant plurielle et en évolution, l’enquête apporte des éclairages sur l’usage du vélo dans toutes ses composantes : mode de déplacement, loisir, sport.

Les pratiques récentes de la bicyclette

Selon le genre : une pratique un peu plus masculine…

La pratique du vélo au cours des 12 derniers mois (47,8% des personnes se déclarant savoir faire du vélo) reste plus forte chez les hommes (52,7%) que chez les femmes (42,3%) avec des écarts très différents selon les types de pratiques.

L’écart le plus fort entre les genres porte sur les pratiques sportives et de loisirs : 47,8% des hommes pour 35,9% des femmes (mais à noter que des études nous montrent que les pratiques sportives sont plus masculines tandis que les pratiques de promenade et de loisirs sont plus féminines (sources : sondage FPS Ipsos 2007, Etude L’économie du vélo, Atout France 2009)

Dans la pratique utilitaire, l’écart est plus faible, même si les hommes restent légèrement majoritaires (Domicile‐Travail ou études: 16,8% vs 9,9% ; achats, démarches : 17,9% vs 14,5%).

Avoir son vélo personnel renforce l’utilisation, et une utilisation plus fréquente, du vélo.

Ainsi, 70% des personnes interrogées possédant un vélo personnel l’ont utilisé au cours des 12 derniers mois et ils sont 17% à l’avoir utilisé au moins quelques jours par semaine. Ceux qui utilisent un vélo du foyer, sans disposer d’un vélo personnel, ne sont que 56,5% à utiliser le vélo et 7,5% à en faire un usage régulier.

Selon le mode de stationnement

Le mode de stationnement actuel ou possible du vélo à son domicile est d’abord son garage (62%). Viennent ensuite la cave (9,8%), un local collectif sécurisé (9,7%), le jardin (6,6%) et le balcon, la terrasse de son appartement (5,6%). Le « choix » du mode de stationnement du vélo au domicile est bien sûr très dépendant de l’habitat et la diversité des solutions adoptées est avant tout associée aux logements collectifs.

En appartement, les solutions privilégiées sont d’abord le garage (27,8%), le local sécurisé (26,7%) et la cave (19,5%). 12,9% sont même encore obligés de monter le vélo dans l’appartement, sur le balcon ou sur une terrasse… La maison individuelle offre presque toujours la solution du garage (78,8%) ou dans une moindre mesure le jardin (8,4%).

Garer son vélo dans la rue est une pratique manifestement rare au niveau national, et n’apparaît pas significativement dans l’étude.

Selon l’âge

L’âge influence sensiblement la pratique du vélo. Le taux d’utilisateurs du vélo est relativement stable entre 15 et 50 ans, avec cependant un tassement des pratiques entre 20 et 24 ans, et un déclin à partir de 50 ans.

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Et l’âge influence aussi la fréquence d’utilisation. On observe une baisse sensible des utilisateurs les plus réguliers entre 19 et 34 ans : de 20,5% d’utilisation au moins quelques jours par semaine à 14,3% entre 20 et 24 ans, et 13,8% entre 25 et 34 ans. Ces pratiques régulières (au moins quelques jours par semaine) remontent ensuite régulièrement : 23,2% entre 35 et49 ans, 25,2% entre 50 et 64 ans et 35,5% à 65 ans ou plus.

 

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Selon le type de vélo

Un type de vélo à chaque âge ou presque…

Les différences de pratiques sont associées, selon les âges, à des types de vélo différents. Le VTT représente 43,2% des vélo possédés (base 67,6% des personnes possédant un vélo). Mais on observe un déclin constant de la part du VTT à partir de 35 ans, qui passe d’un peu plus de 60% chez les 15‐35 ans, à 48% chez les 35‐49ans, 27,6% chez les 50‐64 ans, et 12,1% après… au profit principalement du vélo de ville (9,3% avant 20 ans, et 48% à 65 ans et plus)… et des vélos de course (de 0,5% à moins de 20 ans à 13% après 50 ans).

Selon les catégories socioprofessionnelles (CSP)

On observe des différenciations entre les différentes CSP dans l’utilisation du vélo.

Le vélo est une pratique plus présente chez les professions intermédiaires (infirmières, instituteurs, assistante sociale) et chez les cadres supérieurs et professions libérales (CSP+). En effet, les professions intermédiaires utilisent plus le vélo (63,5%) que l’ensemble de la population 47,8%) talonnées par les cadres avec 61.2%.

 

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Selon la région d’habitat

La région d’habitat n’est pas sans influence sur les pratiques.

Par grand territoire, l’Est (Alsace, Lorraine, Franche‐Comté) et le Sud Ouest (Aquitaine, Limousin, Midi Pyrénées) marquent leur différence avec les plus fort taux d’utilisateurs du vélo (respectivement 52.6% et 55%) et les plus fort taux d’utilisateurs réguliers (respectivement 28,4% et 25,5% au moins quelques jours par mois).

La région Méditerranée (le Languedoc‐Roussillon et Provence‐Alpes‐Côte d’Azur ‐ PACA) recueillent aujourd’hui le moins d’utilisateurs (39.4%) et le moins d’utilisateurs réguliers (20.6%)

Bien sur, il peut exister des différences entre les régions administratives, au sein de ces regroupements.

 Zoom sur les différents motifs d’utilisation du vélo

Le vélo n’est pas qu’un sport, même si l’utilisation du vélo pour des pratiques sportives et de loisir reste la plus partagée par toutes les générations. Ils sont 14,8% à utiliser au moins quelques fois par semaine le vélo pour le sport ou la promenade, 11,6% l’utilisent pour des motifs divers dans leur commune, 9,8% pour le travail ou les études et 7,5% pour des déplacements associés à des achats ou des démarches.

Ils sont aussi 14% à utiliser le vélo pour des motifs « utilitaires » comme aller au travail, à l’école ou faire des achats.

 

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Aller au travail à vélo… une pratique qui devient significative auc côtés des transports publics.

Sur les 28,4 millions d’actifs en France, ils seraient 5.3% à utiliser le vélo pour aller au travail au moins quelques jours par semaine, pour 14,4% à prendre les transports publics.

 

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Les hommes actifs restent encore aujourd’hui majoritaires à utiliser régulièrement le vélo pour les déplacements Domicile‐Travail : toutes fréquences confondues, l’écart entre hommes et femmes ayant recours au vélo est encore significatif (26,2% chez les hommes actifs, 18,8% chez les femmes actives).

 

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Sur les trajets Domicile‐Travail, les écarts sont un peu moins marqués entre les CSP en général. Cependant les cadres et professions libérales restent les plus utilisateurs : 29,9% ont utilisé le vélo au cours des 12 derniers mois sur les trajets Domicile‐Travail pour 24,5% de l’ensemble des actifs).

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A noter que les habitants des villes centres des agglomérations utilisent plus le vélo pour les trajets Domicile‐ Travail : ils sont 10,6% à aller au travail à vélo tous les jours ou presque, contre 6% dans les autres villes et 1.4% en rural.

 

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Aller sur son lieu d’études à vélo… : une pratique non négligeable.

Même si la voiture et les transports collectifs jouent aujourd’hui « à part égale » (+60%) pour les déplacements domicile ‐ lieu d’études, le vélo est utilisé régulièrement (au moins quelques jours par semaine) par un peu plus de 7% des lycéens et étudiants. (Contre la voiture et les transports collectifs avec 48% chacun).

 

Aller faire des courses, des démarches ou des activités de loisirs à vélo…

Globalement, le vélo reste un peu moins utilisé que les transports collectifs : 15.9% se déplacent à vélo pour ces motifs, contre 28,4% en transports publics. Et l’écart persiste pour les utilisations plus fréquentes : pour les items « quelques jours par semaine » et « tous les jours ou presque » : ils sont 3.1% à se déplacer à vélo contre 6,8% en transports publics).

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Pour la promenade ou le sport : la pratique du vélo reste très importante.

Ils sont 43% se considérant aptes à faire du vélo, à l’utiliser pour leurs loisirs ou faire du sport. Ils sont même 66% à déclarer avoir fait du vélo « loisirs » régulièrement au cours des dix dernières années. Ces chiffres expriment le fort potentiel pour une pratique du vélo utilitaire puisqu’on peut supposer que les personnes qui pratiquent le vélo de façon occasionnelle seront plus facile à convaincre de le faire de façon plus régulière.

 

Le vélo s’inscrit dans le cycle de vie des Français.

Le vélo tient une grande place dans la vie des Français. Sa pratique actuelle, inscrite dans une relation au vélo construite tout au long de la vie, montre de réels potentiels de développement de son usage dans les pratiques quotidiennes de demain.

62% des personnes interrogées ont fait beaucoup de vélo quand elles avaient 10‐15ans, avec une pointe pour la génération des 25‐49 ans. Au cours de la vie, le taux d’utilisateurs du vélo est divisé par deux entre 10‐15 ans et 16‐20 ans.( 62% d’utilisateurs entre 10‐15 ans à 33,6% entre 16‐20ans.). Cette baisse des pratiques s’observe entre ces deux périodes de la vie quelle que soit la génération jusqu’à 65 ans.

En effet, seule la génération des 65 ans et plus aujourd’hui a, dans sa jeunesse, utilisé fortement le vélo jusqu’à 20 ans (58,9% entre 10‐15 ans et 50,6% entre 16‐20 ans).

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Une perspective encourageante : près d’un tiers des 15 ans et plus interrogés feront du vélo pour leurs déplacements habituels dans les 2 prochaines années (certainement 13,5% et peut être 17,7%) et un sur deux fera du vélo de promenade ou sportif.

Sur la pratique du vélo comme moyen de déplacement, ce sont les CSP+ qui sont les plus « volontaristes » dans l’anticipation de leur pratique future : 22,8% des cadres supérieurs et professions libérales déclarent faire certainement du vélo pour leurs déplacements quotidiens dans les 2 prochaines années.

Ainsi, donner à chacun le goût et l’envie de pratiquer le vélo à la fois plus fréquemment et plus longtemps au cours de la vie, permettra le développement de l’usage du vélo en France.

 

Le pouvoir de la pédale, comment le vélo transforme nos cités cabossées

Olivier Razemon…

Co-Auteur d’un ouvrage intitulé  »La tentation du bitume » qui dressait un état des lieux saisissant sur le paysage architectural de nos campagnes dévorées par les affres du bitume, Olivier Razemon signe un second ouvrage qui porte toujours sur l’univers citadin, mais avec comme point central la mobilité sur deux roues,  »le vélo » .

Le vélo est un moyen de transport rapide, fiable, bon marché, sain, peu consommateur d’espace, économe en énergie et non polluant. Pour les distances comprises entre 500 mètres et 10 kilomètres, il constitue souvent le mode de déplacement le plus efficace, le plus bénéfique pour la société et aussi le plus agréable. De nombreux usagers, ainsi que certains décideurs, semblent avoir pris conscience de ces atouts innombrables. Mais lorsqu’on présente la bicyclette comme un moyen de transport amené à se développer, on assiste à une levée de boucliers : le vélo devient soudain « véhicule du pauvre », « instrument difficile à manier » ou « talisman écologique pour bourgeois rêveur ».
Avec cet essai « poil à gratter », Olivier Razemon bat en brèche les idées reçues qui empêchent encore l’essor du vélo et livre un vibrant plaidoyer pour une transition cyclable.

7 clichés sur la bicyclette :

1/ LA VOITURE DU PAUVRE

C’est le cliché le plus ancien. Dans les années 1950 et 1960, seul le plus riche, ou le plus frimeur, se permettait d’acquérir une « conduite intérieure ». Le pauvre se contentait de rêver, chaque année, devant les modèles rutilants exposés au salon de l’auto, avant de repartir tristement sur sa vieille bécane. Cette image de « véhicule du pauvre » persiste aujourd’hui. À la campagne, ou dans les petites villes, la bicyclette est incarnée par ce vieux monsieur, mal fagoté, qui peine à petite vitesse sous un soleil de plomb ou protégé du déluge par une casquette élimée. Il fait pitié. En le dépassant, bien abrité par sa carrosserie, on aurait envie de lui lâcher : « Mon brave, laissez donc votre malheureux biclou dans le fossé ; on vous emmène. »

Cette représentation, plus partagée qu’on ne le croit, pèse sur les infrastructures. Telle communauté de communes rechigne à voter des crédits substantiels, tel maire boude l’inauguration du parking à vélos et délègue un adjoint. Même en période de vaches maigres, « il faut peser un certain budget pour être pris au sérieux dans les couloirs d’un ministère », affirmait, en juin 2013, Pierre Toulouse, membre de l’équipe chargée d’élaborer un « plan vélo » au ministère des Transports. Le constat vaut dans les mairies.« Ce n’est pas un gros budget », lâche l’adjoint aux finances avec un rictus de mépris.

2/ UN SPORT DU DIMANCHE

On pédale pour se défouler, gagner des critériums, battre ses copains sur les routes détrempées le dimanche matin, avant de brandir une coupe en métal sponsorisée par l’hypermarché du coin. Cette pratique, surtout masculine, est très répandue en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie ou en France. La compétition séduit tant de jeunes amateurs que certains, passionnés, s’engagent comme professionnels. Le mot« cyclisme », dans les médias, demeure associé à « performance », « critérium »,« effort »et, depuis la fin du 20ème siècle, « dopage ». Très populaire depuis les années 1980, le vélo tout terrain (VTT) convoque lui aussi le dépassement de soi, mais cette fois en montagne ou sur un terrain vallonné. L’émergence des cross-country, trials et autres enduros a permis la diffusion du vélo auprès de jeunes sportifs jusque-là réfractaires. Les compétitions de « dirt », consistant à effectuer des figures acrobatiques sur un bicyle motocross, ou BMX, impressionnent les foules.

Mais, réduit à cette image sportive, le vélo apparaît comme un objet étrange, inaccessible, difficile à manier. Pédaler, même en ville, serait réservé aux gars musclés qui aiment aller vite, se déguiser en coureur, transpirer et rouler « en danseuse » en fournissant un effort intense. Aperçu dans les lacets des cols alpins, sous le soleil impitoyable, le vélo est associé à la souffrance. Dans les rues de Paris, avant les années 2000, les rares cyclistes qui s’aventuraient dans la jungle urbaine entendaient parfois cette injonction, lancée par un quidam : « Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur ! » C’est aussi le vélo-sport que Louis Nègre, maire (UMP) de Cagnes-sur-Mer, incrimine, en septembre 2012, lorsqu’il annonce une limitation inédite de la vitesse à 10 km/h sur la piste cyclable qui longe la Méditerranée : « Je ne voudrais pas qu’un cycliste, en tenue et en casque, égoïste et irresponsable, percute un enfant », se justifie alors l’élu.

3/ UN PASSE-TEMPS, TOUT AU PLUS

La scène se passe à Marseille, à proximité du parc Borély, le grand espace vert des quartiers sud. « Mais que faites-vous là ? Vous ne pouvez pas rester dans le parc pour faire du vélo ! », lance cette femme, assise dans sa voiture, à une cycliste.« Faire du vélo », comme on fait un footing, de la salsa ou de l’italien. Une activité, sans doute respectable et distrayante, mais en aucun cas un moyen de transport. Un peu comme si une langue vivante, outil de communication, était reléguée au rang de passe-temps. Dans un clip destiné à promouvoir ses « services à la mobilité », le constructeur Peugeot met en scène une femme qui pousse un vélo dans la rue, un casque sur la tête, puis un homme qui fixe sa bicyclette à une barre, sur le toit de sa voiture. Le message est clair : Peugeot tolère le cycliste qui s’adonne au plaisir de la balade. Quand il aura fini de jouer, il descendra de selle et retrouvera sa berline.

L’image du vélo-loisir, sympathique et conviviale, rassure. La bicyclette s’épanouit à la campagne, loin du travail, des déplacements quotidiens. Elle est associée à la balade, aux vacances, aux journées de soleil, à la Paulette d’Yves Montand. C’est une occupation saine qui génère des recettes touristiques et ne menace pas l’ordre établi.

4/ UN TALISMAN ÉCOLOGIQUE

On ne peut pas imaginer tout le mal que l’écologie a fait au vélo… Depuis que René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle en 1974, est arrivé en selle sur un plateau de télévision pour présenter son programme, on réduit la bicyclette au message écologique qu’elle est censée porter. Tel consultant, proclamé spécialiste en « développement durable », explique ses nouvelles trouvailles face à une caméra ; derrière lui, bien visible, on aperçoit un guidon. Un congrès de professionnels est consacré à ce même« développement durable ». Un praticien se dévoue pour se montrer sur scène, juché sur un vélo. Une entreprise veut prouver ses « bonnes pratiques » : elle place un pictogramme représentant deux roues, un guidon et un pédalier sur la page d’ouverture de son site Internet. À l’automne 2013, sur des autocollants diffusés par le Front de Gauche, des personnages d’âge divers, assis sur un tandem à cinq places et brandissant un drapeau rouge, invitent à lutter contre la réforme des retraites. Une bicyclette en bandoulière, on se préoccupe de la planète, on se montre solidaire, on est quelqu’un de bien. Le vélo est un talisman que l’on exhibe, voire un crucifix éloignant le diable maléfique. Et voilà notre pauvre vélo, qui n’en demandait pas tant, transformé en talisman écolo, trônant en bonne place entre l’éolienne, la yourte et la couche lavable ; la version mobile de la bougie à laquelle voudraient revenir « ces abrutis d’écologistes décroissants ».

Reste que l’argument environnemental, surtout s’il est cosmétique, se retourne comme un gant. Parfois, il se trouve quelqu’un qui lâche « l’écologie, ça commence à bien faire », comme s’y était risqué, en 2010, Nicolas Sarkozy, alors président de la République. C’est muni de ce solide argument que le mouvement breton des« bonnets rouges » a combattu la taxe sur les poids lourds, dite « écotaxe », à l’automne 2013.

5/ UNE LUBIE DE « BOBO »

Le vélo serait l’outil des privilégiés, ceux qui ne connaissent pas la vraie vie, qui ne mettent jamais les mains dans le cambouis, au contraire du peuple qui souffre et sait cultiver la joie simple d’une route nationale avalée à 115 km/h. Cette opposition entre cyclistes privilégiés et automobilistes victimes est devenue un lieu commun. En Pologne, un élu d’un petit parti de droite qualifie ainsi les cyclistes de« jeune aristocratie ». Quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2012, alors que ses rivaux organisent des meetings place de la Concorde et au bois de Vincennes, la candidate Marine Le Pen fustige« les bobos venus après le brunch au spectacle de la Concorde, avant de filer en Vélib’ à Vincennes voir si François a une cravate plus cool que Nicolas. À moins que la séance de yoga ne les oblige à renoncer à ces festivités ». Lorsque Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, s’était prononcé, avant de changer d’avis, contre l’abaissement de la vitesse autorisée sur le périphérique parisien, il prenait la défense des banlieusards contraints de modérer leur vitesse afin que les riches Parisiens puissent profiter de l’air pur sur leur bicyclette.

Le bobo, au fond, c’est celui qui a plus d’argent, plus de facilités, qui parle comme un livre ou s’exprime par écrit, celui que l’on jalouse un peu. Le bobo se soucie davantage de son corps que de son héritage, préfère les légumes de saison à la friture, boit de l’eau gazeuse et non des sodas, privilégie l’être à l’avoir. Le bobo, c’est tout cela à la fois et aussi son contraire, mais au fond peu importe. Invoquer le bobo, c’est demander un peu de respect. Chacun étant bien entendu le bobo de quelqu’un d’autre. Dans l’imaginaire collectif, le bobo cycliste habite le centre-ville, dans ces quartiers autrefois populaires où l’on trouve désormais des magasins de décoration, des écoles privées et où les gargotes d’antan se sont transformées en restaurants trop chers et pas bons. Dans ces quartiers, point de culture automobile: lorsqu’un quidam assure qu’il va devoir « changer de plaquettes la semaine prochaine », on l’imagine atteint d’une grave maladie du sang.

6/ UN OBJET RIDICULE

À Soissons (Aisne), 30 000 habitants, les administrateurs d’une pépinière d’entreprise discutent des aménagements de leurs futurs locaux. Lorsqu’un participant propose d’installer un parking réservé aux cyclistes, l’assistance éclate de rire. Lorsque Delphine Batho, alors ministre de l’Écologie, prépare, en mai 2013, des mesures visant à encourager les salariés à se rendre au travail à vélo, Jean-Eudes du Mesnil du Buisson, secrétaire général de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), lâche au Figaro : « Nous avons cru à un gag. Nous avons actuellement d’autres préoccupations que l’usage de la bicyclette. »Dominique Lebrun, coordonnateur interministériel pour le vélo, confie la perplexité qu’il provoque dans les couloirs du ministère des Transports. « Certains m’abordent, goguenards, en faisant mouliner leurs mains : “Alors, ça pédale ?” » Dans les collectivités, les chargés de mission sont souvent confrontés à des remarques similaires.

Lorsque le ridicule ne le tue plus, le vélo est un objet détesté. La scène se passe à Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis). Comme presque tous les jours, un jeune père de famille remonte la rue qui mène à l’école maternelle sur son « vélo-cargo », une bicyclette dotée d’un baquet à l’avant. Ses deux enfants sont assis dedans. Derrière lui, un automobiliste, seul dans son habitacle, s’impatiente, klaxonne, s’agace. « Votre véhicule est problématique », lance-t-il au cycliste.

En janvier 2013, le tribunal d’Avignon convoque trois jeunes gens désœuvrés, prénommés Vincent, Thomas et Michaël, auteurs d’une mémorable virée motorisée, en juin 2012. Les trois gaillards, après un barbecue et un après-midi passé dans leur canapé devant le grand prix de Formule 1, avaient sillonné la campagne vauclusienne en voiture, à la recherche de cyclistes qu’ils visaient d’un pistolet tirant des billes en plastique. « Le scénario se répète à Vaison-la-Romaine ou Saint-Saturnin-lès- Avignon : à la vue de cyclistes, Michaël ralentit, ses copains sortent les armes et tirent. Puis ils partent en riant », rapporte le journal régional. Interrogés par la police, les trois copains déclarent « ne pas aimer les cyclistes car ils roulent de front et gênent les voitures ».

Ce genre de confrontation brutale est presque toujours un débat « entre hommes », une explication« franche », un choc viril mais (pas toujours) correct. Les femmes n’y ont pas leur place. En selle, elles subissent parfois des sifflements, moqueries et propos salaces. Certains extrémistes, inspirés par des idéologies religieuses, dénient même aux femmes le droit de monter sur un vélo. Au début du 20ème siècle, en Europe, au moment où la bourgeoisie découvre ce moyen de transport, quelques esprits retors jalousent la liberté qu’il confère aux femmes. Elles y trouveraient un plaisir licencieux, imaginent même les plus tordus. Le vélo serait-il un instrument de liberté, y compris sexuelle ? En tous cas, la bicyclette dérange les religions. En 2009, la ville de New York a dû renoncer à un projet de piste cyclable dans le quartier juif hassidique de Williamsburg, à Brooklyn. Les autorités religieuses s’opposaient à ce que leurs fidèles puissent, à l’occasion, croiser des personnes de sexe opposé partiellement dévêtues…

7/ UN DANGER PUBLIC

Cet humain sans protection qui se déplace relativement vite et sans carrosserie n’en finit pas d’étonner. Le cliché revient souvent, au comptoir d’un bistrot, à un pique-nique entre amis ou dans le bureau d’un aménageur ou d’un élu. Demandez à des Parisiens combien de cyclistes sont morts dans la capitale en un an. La plupart donneront un chiffre compris entre 20 et 50 ; certains répondront « 100 » voire « 1 000 ». Or, la réponse est précisément la suivante : « en moyenne 3, certaines années 0, et le record, enregistré en 2009, est de 6 ».

Or, selon un document de la FUB, aux Pays-Bas et au Danemark, on déplore une vingtaine de tués par milliard de kilomètres parcourus, alors que ce chiffre s’élève à environ 30 en Allemagne, 80 en France ou encore plus d’une centaine aux États-Unis. Comme le résume, encore, la FUB, « plus il y a de cyclistes, moins ils ont d’accidents ». Enfin, une autre étude portant sur 107 pays révèle que le nombre de personnes tuées à vélo ou à pied est inversement proportionnel à la consommation de carburant par les véhicules motorisés. Cela s’explique aisément. Les cyclistes contribuent, par leur présence même, à ralentir la circulation. Plus ils sont nombreux, plus ils amènent les automobilistes et motards à lever le pied. De plus, dans une ville cyclable, on s’habitue à la présence de cyclistes, on sait qu’il est possible d’en croiser. On les « calcule ».

L’Auteur : Journaliste free-lance depuis 1999, Olivier Razemon travaille pour Le Monde depuis 2003. Voyageur, reporter et observateur de la société d’aujourd’hui, il écris notamment des articles sur les transports, l’urbanisme et l’écologie quotidienne. il travaille également pour le mensuel Géomètre, destiné à cette profession, et Olivier Razemon modère régulièrement des colloques et des conférences, sur le thème des transports, mais pas seulement.

Le Pouvoir de la pédale
Comment le vélo transforme nos sociétés cabossées
Olivier Razemon
Collection Les petits ruisseaux

Genre : Essai
prix : 15 euros
format : 140 x 210
nombre de pages : 192 pages
date de parution : 27 mars 2014
EAN : 9782917770597
ISBN : 978-2-917770-59-7

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