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D’un bosquet jadis oublié est ressuscité le Théâtre d’Eau

Un bosquet disparu, au cœur du jardin de Versailles, le Théâtre d’Eau

Situé au centre de la frange Nord du jardin de Versailles, entre le bosquet de l’Étoile et le bosquet des Trois Fontaines, le bosquet du Théâtre d’Eau était, à l’origine, la composition la plus aboutie. Il était composé d’une multitude de fontaines dont les effets d’eau jouaient avec les architectures végétales et les treillages, dans une scénographie organisée selon trois perspectives en patte d’oie, inspirée du théâtre olympique de Palladio, à Vicence.

Créé entre 1671 et 1674 par André Le Nôtre, ce bosquet est conçu comme un théâtre de verdure, avec une partie surélevée réservée aux acteurs et des gradins pour les spectateurs. Il est un archétype de décor baroque, avec association et contraste de matériaux – rocailles, plomb doré, topiaires – où l’eau se donne en spectacle, dans une savante composition, conçue par les fontainiers Francine et Denis. Son décor sculpté est, quant à lui, l’œuvre de Le Brun et Lepautre.

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De forme carrée comme la plupart des bosquets de Versailles, ce bosquet d’environ 4 hectares de surface dispose d’une « salle » centrale de 1,5 hectare.

À sa création le Théâtre d’Eau était composé d’une grande place presque ronde, scindée en deux hémicycles séparés eux-mêmes par deux gradins coupés par un bassin oblong, constitué de deux grandes nappes d’eau.

– Le premier hémicycle, servant d’amphithéâtre, était entouré de trois gradins gazonnés sur lesquels prenaient place les spectateurs.

– Le second, constituant le théâtre proprement dit, était surélevé de plus d’un mètre.

Dans le fond, un talus de gazon ménageait des passages aux acteurs. En arrière du talus, une palissade formait quatre grandes niches abritant chacune une fontaine. Au cœur de ces quatre bassins, des groupes sculptés d’enfants jouaient, les uns avec un cygne, d’autres avec un griffon, d’autres avec une écrevisse ou une lyre.

Entre ces niches, trois allées s’enfonçaient dans le bosquet formant trois perspectives. Au centre de chaque allée, il y avait un canal, orné de coquillages et de nombreux jets d’eau, qui s’écoulait en cascade le long de la pente.

Au sommet de chaque cascade, se trouvait un bassin rond décoré de coquillages et de groupes sculptés représentant des dieux enfants : Mars de Desjardins, Jupiter de Le Gros, Pluton de Massou.

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Maintenu tel quel au XIXe siècle, il est décrit comme « un rond de gazon qui est devenu le rendez-vous des bonnes pour récréer les enfants ». Au cours du siècle suivant le bosquet est alors parfois dénommé le « bosquet des nourrices ».

Fortement endommagé par la tempête de 1990, le bosquet doit être fermé au public pour des raisons de sécurité. Plus tard, en 1999, lors de la tempête du 26 décembre, 325 de ses grands arbres sont mis à terre, soit près de 40% du nombre total de sujets touchés dans les différents bosquets du jardin (855 sujets répartis entre 9 bosquets). En 2003, dans le cadre du grand plan de replantation du parc, les arbres de la lisière du Théâtre d’Eau ont pu être renouvelés. Ce reboisement a permis de reconstituer la structure de ce salon de verdure. Toutefois la salle centrale du Théâtre d’Eau est restée vide.

À l’opposé, l’eau, après être passée par des goulettes, aboutissait sur l’arrière du théâtre, dans trois bassins enclavés dans le talus gazonné.

De chaque côté, à l’articulation entre le théâtre et l’amphithéâtre, se trouvait un bassin rond.

L’entrée dans l’amphithéâtre se faisait, à partir de l’allée périphérique en losange, par une allée à trois branches au carrefour desquelles se trouvait la fontaine de l’Amour, sculptée par Marsy.

En 1677, l’hémicycle de verdure de la salle fut décoré de dix- huit bassins ronds rocaillés, avec chacun un jet d’eau qui s’élançait jusqu’en haut d’arcades végétales, plantées, en avant des charmilles.

En 1704, Jules Hardouin-Mansart intervint sur les bosquets et une nouvelle entrée fut aménagée à l’endroit de la fontaine de l’Amour, alors démontée, pour être replacée à Trianon en 1705.

Le Théâtre d’Eau fut détruit en 1775, sous le règne de Louis XVI, pour faire place à un dessin d’allées et d’engazonnement, sans aucune trace ou évocation de la magnificence de la composition d’origine. Cette nouvelle disposition lui valut son nom longtemps utilisé de bosquet du Rond Vert.

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Une nouvelle vie pour le bosquet du Théâtre d’Eau, le choix de la création

Toute restauration renvoie à de délicates questions doctrinales qui divisent souvent les spécialistes. Revenir à l’un des états de l’Ancien Régime? Entretenir un état postérieur? Procéder à un acte de création afin de maintenir le domaine de Versailles ancré dans le présent mais aussi dans une tradition propre de création de son temps ?

Le «comité jardin», réuni par le château de Versailles depuis 2009, a débattu de ces différentes options et préconisé de ne pas systématiquement revenir à des états Ancien Régime si les témoignages qui en subsistent in situ sont devenus trop insignifiants. De même, il convient de ne pas systématiquement juger sans intérêt la conservation de l’état du XIXe ou du XXe siècle. L’idée s’est ainsi dégagée que les jardins pourraient faire harmonieusement coexister des états XVIIe et XVIIIe restaurés, des états XIXe requalifiés, ou encore des créations contemporaines respectueuses du cadre général qui identifie chacun des bosquets.

Concernant le Théâtre d’eau, la décision a été prise d’engager la mise en œuvre d’un jardin contemporain. Le programme prévoit, dans un respect complet de la trame du parc dressée par Le Nôtre et de son histoire, une intervention tenant compte de l’écologie des lieux, de l’utilisation de l’eau, de l’usage souhaité pour les visiteurs du parc. C’est sur cette base qu’un concours international a été lancé en 2011, à l’intention des créateurs de jardin. Des fouilles archéologiques ont précédé l’intervention afin de compléter les connaissances actuelles sur l’histoire du bosquet et d’enrichir l’histoire des techniques paysagères.

Le bosquet redessiné par Louis Benech et investi par les sculptures fontaines de Jean-Michel Othoniel

À la suite du concours international lancé en 2011, le projet de création contemporaine pour la restauration du bosquet du Théâtre d’Eau, redessiné par le paysagiste Louis Benech et investi par les sculptures fontaines de Jean-Michel Othoniel, a été choisi. Le chantier a débuté le 15 mai 2013.

Louis Benech aménage la salle intérieure du Théâtre d’Eau, carré de 120 m de côté inscrit dans un autre carré de 180 m de côté. Son parti pris est de créer un bosquet accueillant, ouvert en permanence alors que les autres bosquets historiques, plus fragiles, sont souvent fermés, permettant ainsi au visiteur de goûter seul ou en famille à l’intimité de ces salons surprises voulus par le Roi, mais dans un usage d’aujourd’hui : généreux, plus spontané et facile. Des bancs tout à fait originaux, dessinés spécifiquement pour ce lieu, ponctuent la promenade-découverte de moments de repos et de rêverie.

Le visiteur s’engage dans une promenade dansante, rythmée de haltes à l’ombre de chênes verts, avant de découvrir une grande clairière de lumière et d’eau. Celle-ci reprend l’idée de la vocation originelle du bosquet de 1671 autour d’une nouvelle axialité. Elle est partagée en une salle plus grande et une scène en sur-haut interprétée en deux bassins.

Pour pouvoir raconter ce qui a été, sans mythologie, mimétisme ou détournements, il est néanmoins fait une série d’allusions au travail de Le Nôtre – troubles perspectifs, récurrences de rythmes. De plus, le positionnement d’un jalonnage végétal donne repères et dimensions du bosquet disparu. Enfin, l’eau présente historiquement dans le bosquet est le pivot de la conception.

Les arbres choisis par louis benech – hêtres, chênes verts, Phillyrea latifolia, Tilia x europaea, Ptelea trifoliata ‘Aurea’, Salix alba ‘Aurea’, Catalpa bignonioides – ne dépasseront pas les dix-sept mètres voulus par Le Nôtre, permettant ainsi au bosquet de rester complètement invisible depuis le château et de s’intégrer au site.

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Liste des végéteaux

Arbres (119)

(Caduc)

Catalpa bignonoïdes ‘Aurea’ Ptelea trifoliata ‘Aurea’ Quercus robur ‘Concordia’ Salix alba ‘Aurea’

Tilia x europaea ‘Wratislaviensis’

(Persistant)

Quercus ilex

(Fontaine isolée)

Salix caprea ‘Kilmarnock’

(Marqueurs spaciaux)

Taxus baccata ‘Fastigiata Aurea’

Arbustes (127)

Ilex x koehneana

Phillyrea latifolia

Populus alba ‘Richardii’

(La salle)

Aralia elata Cépée

Haies (5 843)

(Traditionnelle)

Acer campestre Carpinus betulus (Nouvelles) Fagus sylvatica ‘Dawyck’ Fagus sylvatica ‘Dawyck Gold’ (De protection)

Ilex aquifolium ‘Myrtifolia’ Quercus coccifera Rubus cockburnianus ‘Goldenvale’ Ruscus aculeatus

Plantes grimpantes (13)

Clématis macropelata ‘White Moth’ Solanum jasminoides Album Trachelopermum jasminoides Wisteria floribunda ‘Longissima alba’ Wisteria sinensis alba

Wisteria venusta

Plante vivace et petit arbuste (61 375)

Kolkwitzia amabilis ‘Maradco’ Sarcococca confusa Couvre sol de sous bois

Graminée (5016)

Calamagrotis epigejos

Plantes de berge (924)

Equisetum hyemale

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Louis Benech a imaginé le bosquet du Théâtre d’Eau comme un lieu ouvert à tous, dédié à la promenade, offrant une trêve. Pour que le visiteur fasse une halte sereine et agréable, il a conçu spécifiquement pour le bosquet un banc : « Versailles XXI ». Ce dernier, aux formes simples et épurées constitue tout à la fois un hommage au passé et une célébration du présent. C’est avec cette idée que Louis Benech l’a dessiné, faisant se rencontrer les époques et les styles. L’assise, très contemporaine, en béton gris ultra-haute performance, d’une grande finesse, répond au pied cannelé taillé dans un marbre rouge du Languedoc en référence au classicisme de Versailles.

Le projet de Louis Benech pour le théâtre d’eau affirme, de plus, le souci d’une véritable réversibilité. Il est impératif de conserver les vestiges des ouvrages maçonnés et hydrauliques encore présents sur le site. Le parcours des nouveaux réseaux en tient compte ainsi que l’ensemble des ouvrages conçus intégralement en « sur-œuvre ». Le bassin d’acier peut être démonté et même recyclé.

Jean-Michel Othoniel réalise, quant à lui, des sculptures monumentales. C’est sur les miroirs d’eau du bosquet que l’artiste pose à fleur d’eau trois sculptures-fontaines dorées. Ces œuvres abstraites composées d’entrelacs et d’arabesques en verre de Murano évoquent le corps en mouvement, elles s’inspirent directement des ballets donnés par Louis XIV et de l’Art de décrire la danse de Raoul-Auger Feuillet de 1701. La grâce de leurs jets puissants donne vie à des menuets ou à des rigaudons semblables à des dentelles dans l’espace. Des calligraphies dynamiques qui rappellent les parterres en broderie présents à Versailles.

« À Versailles, sculptures, architectures de jardin et déplacements ne font qu’un. Les statues sont souvent des allégories de la vie du roi, de son pouvoir, de ses amours. Pour construire mes sculptures dans le nouveau bosquet, je souhaite aujourd’hui retrouver un langage qui rappellerait de façon contemporaine l’histoire d’un roi disparu, mais omniprésent. Dans sa « Manière de montrer les jardins de Versailles », Louis XIV dévoile à quel point les parcours sont autant de chorégraphies précises qui mettent en scène la vision de son jardin. La visite, le chemin à parcourir est une danse, et la vraie danse des ballets trouve elle sa place sur les scènes de certains bosquets. Ces surfaces parcourues et dansées sont alors notifiées et répertoriées pour le roi et le ballet sous la forme d’un nouvel alphabet inventé pour l’occasion. C’est cet alphabet créé pour le roi, qui m’a inspiré. Il a donné forme à mes sculptures. Dans son livre sur « L’art de décrire la danse » datant de 1701, Raoul- Auger Feuillet nous laisse entrevoir des menuets ou des rigaudons semblables à des dentelles dans l’espace. Une dentelle calligraphiée qui rappelle celle des parterres en broderie de Le Nôtre. Le jardin et la danse sont ainsi étroitement liés. »

Jean-Michel Othoniel

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Le bosquet en chiffres

Le bosquet

– Une surface de 1,5 hectares

– 2 bassins contenant 1542 m3 d’eau au total

3 sculptures fontaines

– 1751 perles en verre soufflé

– 22 000 feuilles d’or

– Une équipe de 31 personnes dont : 10 verriers, 4 métalliers, 2 ingénieurs, 2 doreurs, 3 fontainiers

– 14 mois de production

73 417 sujets plantés

Dont :

– 90 Quercus ilex (chênes verts)

– 21 Taxus baccata ‘Fastigiata Aurea’ (ifs)

– 54 Phillyrea latifolia

– 924 Equisetum hyemale (prêles)

– 60 000 Vinca minor ‘Grüner Teppich’ (pervenches)

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Trois questions à louis Benech

Qu’éprouvez-vous à travailler dans un lieu comme Versailles ?

C’est une occasion folle pour moi de travailler dans un endroit pareil, un bonheur absolu. Et puis c’est une chance inouïe d’œuvrer avec une telle liberté dans un lieu comme Versailles, si magistral. Je ne connais pas d’autres endroits dans le monde dans lequel il y ait cette ampleur, cette alchimie de sens, de raison d’être. Tout a été fait dans un but précis, pour servir une cause précise.

J’éprouve un amalgame de peur et d’énergie. Travailler à Versailles c’est aussi angoissant. On est beaucoup plus exposé quand on travaille ici qu’ailleurs. Je trouve, un peu lâchement, la situation effrayante. On n’est jamais sûr de sa propre perception, du choix des échelles… En même temps, en tant que jardinier, je prends sereinement cette part d’aléatoire et de surprise : on ne peut jamais prévoir la pousse des végétaux. En permanence, ce qu’on projette ne se réalise pas. Il y a cette marge de grâce qui vous laisse dans un état d’humilité nécessaire.

Comment avez-vous pensé cette création contemporaine ?

Plusieurs pistes ont guidé mes pas dans la conception de ce projet du nouveau bosquet du Théâtre d’Eau. L’histoire du lieu d’abord. Il me paraissait essentiel de renouer avec l’idée de théâtre d’eau, fonction originelle du bosquet. Conçu comme un théâtre de verdure, avec une partie surélevée réservée aux acteurs et des gradins pour les spectateurs, le bosquet du Théâtre d’Eau était composé d’une multitude de fontaines dont les effets d’eau jouaient avec les architectures végétales et les treillages. M’inscrivant dans cette histoire, j’ai pensé le bosquet comme une promenade, ponctuée de haltes à l’ombre des chênes verts, menant le visiteur jusqu’à la clairière de lumière circulaire, au coeur du bosquet, comme pour les deux états antérieurs et avec de l’eau, en référence à l’état Louis XIV.

Constituée de deux bassins, cette clairière centrale est partagée entre une véritable salle où pourront se dérouler des représentations et spectacles, et les deux bassins « scène » installés en sur-œuvre. Le premier, tout en longueur, constitue une avant-scène dans laquelle s’inscrit le second bassin, grand miroir-scène légèrement surélevé. En fait, le promeneur, arrivé par le nord au cœur du bosquet se trouve dans une salle, en face d’une scène au sud.

Toujours avec l’idée de remémorer l’esprit du lieu, j’ai voulu que le nouveau bosquet fasse écho à l’enfance. D’abord parce que les sculptures qui l’ont habité pendant quelque temps étaient

des enfants jouant. Mais aussi parce qu’après sa destruction en 1775, sous le règne de Louis XVI, ses dessins d’origine ont fait place à des allées et des espaces d’engazonnement. Le bosquet est ainsi devenu le bosquet du Rond Vert, espace accueillant, décrit comme « un rond de gazon qui est devenu le rendez-vous des bonnes pour récréer les enfants ». Pour que ce lieu soit toujours celui des enfants, des familles, j’ai conçu une promenade joyeuse, ponctuée de surprises et de points de vue.

Et, m’inscrivant dans les pas de Le Nôtre qui n’a jamais travaillé seul, surtout dans les expressions intimes de bosquets, j’ai eu l’idée d’inviter quelqu’un avec qui travailler. Le Nôtre avait associé ses compétences à celles de plusieurs artistes pour le bosquet du Théâtre d’Eau, notamment

Le Brun et Lepautre ; j’ai souhaité faire comme lui. Pour les fontaines, j’ai pensé à des artistes dans la veine de Tinguely ou Niki de Saint Phalle. Jean-Michel Othoniel était donc une évidence. En effet, quand j’ai visité son exposition à Beaubourg, j’ai vu combien les enfants, agités dans d’autres expositions du musée, semblaient fascinés devant son œuvre. Leur calme, leur admiration devant ses sculptures gaies et pétulantes m’ont convaincu. Avec ses facultés et sa grâce, il me semblait en parfait accord avec l’esprit du bosquet. Parti d’une référence au ballet pour réaliser ses trois sculptures fontaines, Jean-Michel Othoniel met de l’enfance dans ce jardin, comme il y en avait dans le bosquet initial et ce grâce à une inspiration faite pour un théâtre : le ballet.

D’une manière générale, en redessinant ce bosquet, j’ai souhaité faire renaître la féérie et la poésie inhérentes aux bosquets d’origine créés par Le Nôtre. En procédant par allusions, je cherche à mettre mes pas dans les siens tout en laissant de la place pour une création véritablement originale.

Sans aucun mimétisme mais pour que l’on puisse retrouver des repères donnant la dimension de l’espace écrit au sein du bosquet par le Nôtre, un jalonnage végétal aux moyens d’ifs d’Irlande (qui sans taille forment une colonne) marque la situation des jets des trois groupes d’Enfants Dieux et des dix-huit jets de la colonnade de ceinture de la salle. Ils seront plantés sur la base d’un plan recalé sur la réalité des traces archéologiques. C’est d’ailleurs avec cette même idée que les quatre jets verticaux des fontaines situés dans les deux bassins, marqués par les grandes perles de verre bleues, seront positionnés à l’emplacement des groupes d’« enfants jouant ».

En plus de ces marquages, je fais également référence à l’écriture du rythme ternaire qui marquait la création du bosquet du Théâtre d’Eau par Le Nôtre en réinsufflant du « trois » dans la façon de composer les choses. Notamment dans le choix du nombre de végétaux : 90 Quercus ilex, 60 Fagus sylvatica ‘Dawyck Gold’, 30 Aralia elata Cépée, 21 Taxus baccata ‘Fastigiata Aurea’, etc. et surtout me servant de l’ovale du bassin doré, inventant un nouvelle axialité ouest-est composée de trois formes issues du cercle. Enfin, j’ai essayé de mettre en place un jeu de troubles et d’anamorphismes dans certaines lectures. La promenade au sein du bosquet réserve ainsi quelques surprises visuelles.

En quoi propose-t-il un usage contemporain ?

Ce n’est en tout cas pas pour une raison conceptuelle. Je trouve que l’acte créatif qui a du sens c’est bien, mais aujourd’hui, on va chercher des raisons de sens trop loin. Mon seul but c’est de faire du jardin un endroit doux, une trêve. On a besoin d’éléments d’équilibre qui tempèrent les côtés angulaires, aigus, de la vie contemporaine. Le jardin est une terre de douceur, de rencontre paisible. Un endroit qui panse toutes les infirmités que l’on porte. C’est aussi un lieu incroyablement fédérateur et dans lequel on est tous égaux. Le bosquet du Théâtre d’Eau a toutes ces caractéristiques et surtout, je ne le conçois pas pour un homme, un monarque, mais pour tous : promeneur du dimanche, touriste, passionné d’histoire, sportif, rêveur, jardinier…

Le bosquet du Théâtre d’Eau sera ouvert en permanence, au contraire des autres bosquets, historiques et plus fragiles, qui n’ouvrent que pour les Grandes Eaux. Il constituera une halte sereine où les visiteurs de Versailles, seuls ou en famille, pourront se promener et s’asseoir. Pour que la promenade soit vivante à toutes les saisons, j’ai fait le choix d’implanter des végétaux principalement persistants. Leurs feuillages, en majorité sombres, permettront de faire ressortir les ifs, les saules dorés et les fontaines en perles de verre dorées de Jean-Michel Othoniel qui joueront à la gloire du roi soleil et qui devraient mettre de l’enfance.

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Trois questions à Jean-Michel Othoniel

Quelle est la genèse des « Belles Danses », les sculptures-fontaines que vous avez imaginées pour le Bosquet du Théâtre d’Eau ?

À Versailles, la sculpture est placée à des endroits précis du jardin : statues de marbre ou groupes en bronze des fontaines, chaque élément raconte une histoire de la vie du Roi. Aussi m’est-il apparu essentiel de travailler en écho avec les règles définies par Le Nôtre mais d’une façon contemporaine.

La figure du Roi Louis XIV est le sujet du jardin tout entier, la représentation de son pouvoir, l’évocation de sa dimension divine. Mais ce Roi n’est pas seulement une abstraction, c’est un Roi incarné. Il est reconnaissable y compris à travers les allégories. Souvent, dans mon travail, je parle du corps, d’un corps absent, symboliquement évoqué. Ici le seul corps qui s’impose est celui du Roi ; mon impératif est de parler de Louis XIV de façon contemporaine pas de mes obsessions propres.

J’ai alors mené une recherche sur les textes historiques pour savoir comment le monarque se déplaçait dans son jardin. Dans la Manière de montrer les jardins de Versailles, le Roi décrit de façon extrêmement précise ses différents parcours et énonce toute cette règle du jeu (du je) qu’il avait mise en place à des fins politiques. Je me suis également intéressé aux parterres en broderies de Le Nôtre : ces arabesques de verdure étaient inspirées des ornements des habits du souverain.

Au cours de mes recherches, j’ai fait un parallèle entre ces parterres en broderie et la commande qu’avait passée Louis XIV d’une écriture qui lui permettrait de se souvenir des pas de danses de cour. Une calligraphie du mouvement fut alors créée pour lui. Cette invention est un événement majeur dans l’histoire de la danse : de ce système de notation des déplacements au sol est né le ballet classique. J’ai retrouvé l’édition originale du livre de Raoul-Auger Feuillet datant de 1701 à la bibliothèque de Boston. Chaque planche de cet ouvrage décrit le corps du Roi en mouvement. Le rapport formel entre l’écriture des danses et celle des jardins m’est apparu comme une évidente source d’inspiration. On y lit l’évocation d’une danse joyeuse et bondissante, une danse à trois temps, faite de circonvolutions et de ricochets. J’ai redessiné ces écritures pour mettre en scène le corps du Roi. Il m’a semblé naturel de poser mes sculptures sur l’eau, les bassins de Louis Benech étant l’évocation contemporaine de la scène de théâtre du Bosquet antique.

Pour mes sculptures-fontaines Les Belles danses, je me suis inspiré non seulement de l’écriture des mouvements, mais également de leur combinaison en chorégraphies. Que ce soit pour L’Entrée d’Apollon, le Rigaudon de la Paix ou La Bourrée d’Achille, on voit se déployer à la surface des miroirs d’eau, les ballets chorégraphiés. Chaque mouvement se métamorphose en arabesque de perles dorées : le Roi danse sur l’eau.

Cette intervention s’inscrit dans la lignée de plusieurs projets que vous avez réalisés dans différents jardins. Quelle est la spécificité d’une création dans les jardins de Versailles ?

J’ai toujours aimé installer mes œuvres dans les jardins. Pour moi une œuvre n’est pas liée à une époque, elle existe à travers les siècles, elle est atemporelle. Le jardin est, par excellence, un lieu d’histoires, de rencontre. L’intimité de mes œuvres avec les jardins est aussi liée au matériau que j’utilise. Le verre retrouve ici sa condition minérale. Cet environnement lui redonne une violence sans lui enlever de sa beauté. Que ce soit dans les Jardins de l’Alhambra à Grenade ou dans ceux de la Fondation Guggenheim à Venise, j’ai pu jouer avec la nature et expérimenter cette force qu’elle redonne au matériau. À Versailles, ma réponse se devait d’être codifiée comme celle du jardin dans lequel elle s’inscrit. Je dialogue avec Le Nôtre, avec Le Brun sans être en fracture avec l’histoire, j’essaie plutôt de m’inscrire dans une continuité historique. La sculpture contemporaine peut permettre d’entrer dans l’histoire des jardins d’une façon différente. À Versailles, on trouve l’idée d’un art total, d’un dialogue entre les arts, c’est une sorte de grande utopie qui s’est construite grâce à la collaboration des plus grands architectes et des plus grands artistes. Cette notion de transversalité est très présente aujourd’hui entre les divers champs de la création.

Au XVIIe siècle, c’est cette même idée qui a donné naissance à la Villa Médicis. J’ai aussi tenté d’évoquer les différentes vies de Versailles à travers les formes de mes sculptures. Versailles, ce n’est pas seulement le XVIIe siècle, c’est aussi un XVIIIe siècle baroque dans ses formes. La relation au temps, à l’histoire, à la contemplation est liée à la nature même du bosquet. Ici notre rapport à la nature est hors du temps, la promenade devient bucolique, on prend plaisir à goûter les couleurs, les formes des œuvres, les odeurs. Le visiteur est invité à s’arrêter, à jouir du spectacle de la danse sur l’eau, à entrer dans un moment hors du temps. Cette vision presque classique de la sculpture en son jardin poétise et réenchante le monde.

Comment s’est organisé le travail pour cette sculpture d’une telle envergure ?

Une œuvre comme celle-ci se développe comme un projet d’architecture. C’est une dimension et un processus qui m’intéressent de plus en plus. Il y a également dans ce projet un aspect scientifique qui me passionne : dans un lieu comme Versailles, on est amené à travailler avec des architectes, des fontainiers, des historiens de l’art. L’organisation du travail et son calendrier sont très spécifiques. Il faut anticiper sur la pérennité des matériaux utilisés par la réalisation d’une œuvre appelée à traverser les années, voire les siècles. Et ce, tout en utilisant des matières qui véhiculent une image de fragilité, de délicatesse. C’est aussi la poésie de ce projet : marier la monumentalité et la fragilité. Bien que de grande envergure, ces sculptures trouvent une certaine discrétion, jouant sur la dissimulation des fontaines par les jets d’eau, ce qui permet d’installer mes œuvres contemporaines avec humilité.

Ce projet m’a offert pour la première fois la possibilité de créer des fontaines, de travailler sur l’idée d’une sculpture qui évoque le mouvement par sa construction, tout en générant également le mouvement à travers le flux de l’eau. C’est aussi la première fois que je travaille dans un jardin aussi prestigieux, à une telle échelle. Il m’a été offert un atelier à Versailles, je vais m’y installer pendant un an afin d’assembler les nombreux éléments qui constituent ces œuvres. L’histoire, dans un tel projet, est aussi celle des techniques, des savoir-faire et de leur transmission. Les fontainiers de Versailles ont toujours veillé à se transmettre les informations techniques sur les jeux d’eau et les fontaines, sans que jamais il y ait eu de rupture. Avec ce projet, j’ai le sentiment d’entrer dans une généalogie. J’aime travailler avec ces savoir-faire transmis à travers les siècles. Le corps apparaît comme une mémoire de l’histoire. Le geste est un patrimoine. Dans un tel projet, le patrimoine n’est pas seulement un patrimoine historique mais aussi humain. Ici j’affirme ma passion pour l’histoire ce qui devient au fil des projets l’une de mes singularités.

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