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Pascal, le cœur et la raison

Pascal, le cœur et la raison, une exposition à la BnF jusqu’au 29 janvier 2017

Blaise pascal

À une époque où le nom de Blaise Pascal demeure connu de tous mais où son œuvre est très inégalement pratiquée, l’exposition que lui consacre la Bibliothèque nationale de France rappelle la puissance et la modernité d’un penseur dont la réflexion sur les droits, les pouvoirs, la conduite et les limites de la raison n’a rien perdu de son actualité. Quelque 200 pièces permettent de redécouvrir un homme de génie, tout à la fois mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et auteur spirituel. Au cœur de cette présentation d’ensemble figure le manuscrit autographe des Pensées : l’exposition offre une occasion exceptionnelle de voir ce volume aussi célèbre que rarement vu, qui compte au nombre des plus précieux trésors de la BnF.

Blaise Pascal est l’un des plus grands esprits du XVIIème siècle. Il est issu d’une famille de la noblesse de robe provinciale : son père était second président à la cour des Aides d’Auvergne. Le jeune Pascal était un génie précoce dans le domaine des sciences : il publia un Essai sur les coniques à l’âge de seize ans. Esprit religieux, il a été marqué par le mouvement janséniste pour la défense duquel il écrivit les Lettres provinciales (sa sœur Jacqueline était religieuse à Port-Royal, il fit lui-même plusieurs retraites à Port-Royal-des-Champs). Il s’est particulièrement illustré en physique et en mathématiques dans les domaines de la géométrie, du calcul des probabilités et de la mécanique des fluides. Il est l’un des très rares génies à avoir excellé en lettres comme en sciences, alliant « l’esprit de finesse à l’esprit de géométrie »

L’un des points clés de la pensée pascalienne tient à la distinction des « ordres » : celui des corps, réglé par les déterminations de la coutume et de la nature ; celui des esprits, placé sous la juridiction de la raison ; celui du cœur, qui obéit à la loi de l’amour. Cette distinction sert de fil conducteur à l’exposition, dans le désir que la présentation de l’œuvre offre aussi un accès au dynamisme d’ensemble qui l’anime de l’intérieur.

Selon les trois parties dictées par ces « ordres » pascaliens, le parcours se déroule dans une suite globalement chronologique : il replace d’abord l’homme Pascal dans les lieux et milieux qu’il a connus et fréquentés.
Il explore ensuite les aspects que revêt chez Pascal le travail de la raison, sous les deux aspects de l’œuvre du savant, qui l’impose comme une figure majeure dans la révolution scientifique du XVIIe siècle, et de l’œuvre rhétorique du redoutable polémiste, auteur des Provinciales.

Il considère enfin le dépassement de l’ordre de l’esprit dans celui du cœur en présentant le projet des Pensées, son développement et l’histoire de ses premières éditions, à travers laquelle se manifeste le destin paradoxal d’un livre inachevé devenu œuvre majeure du patrimoine intellectuel de l’humanité.

Dans chacun de ces moments, l’exposition s’appuie sur des documents remarquables issus des collections de la BnF, parmi lesquels certaines éditions scientifiques très rares, comme l’Essai pour les coniques de 1640, premier texte publié par Pascal alors qu’il n’avait que 17 ans, le manuscrit autographe des Pensées ainsi que ses premières copies et son premier essai d’édition. L’exposition bénéficie aussi de prêts exceptionnels, comme l’exemplaire de la machine arithmétique que Pascal offrit au chancelier Séguier (Musée des Arts et métiers) ou le masque mortuaire qu’on réalisa à sa mort (Bibliothèque de la Société de Port-Royal).

En présentant ainsi les pièces originales par lesquelles l’œuvre de Pascal s’est constituée, l’exposition permet de replacer celle-ci dans son contexte historique et d’éclairer par là sa compréhension. Elle est aussi une invitation à s’interroger sur le paradoxe d’une pensée qui est profondément tributaire de son histoire sans lui être jamais réductible, s’en échappant toujours pour acquérir une portée universelle : celle qui rend Pascal toujours présent.

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Blaise Pascal, Essay pour les coniques Paris, 1640 BnF, Réserve des livres rares

 

Blaise Pascal, Pensées sur la justice

Critique des lois et de la justice

Justice, force

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette a dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force a la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fut fort, on a fait que ce qui est fort fut juste.

Sans doute, l’égalité des biens est juste ; mais ne pouvant faire qu’il soit forcé d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien. (80 L)

 

La tyrannie

La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre. Diverses chambres de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre, car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas. Et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants, elle n’est maîtresse que des actions extérieures. (…) La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites, devoir d’amour à l’agrément, devoir de crainte à la force, devoir de créance à la science.

On doit rendre ces devoirs-là, on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres. Ainsi ces discours sont faux, et tyranniques : je suis beau, donc on doit me craindre, je suis fort donc on doit m’aimer, je suis… et c’est de même être faux et tyrannique de dire : il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas, il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas. (58 L)

« La coutume fait toute l’équité »

« Sur quoi la fondera-t-il, l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? il l’ignore. Certainement, s’il la connaissait, il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ; l’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et des Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ; un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques ; l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.

Ils confessent que la justice n’est pas dans ces communes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point. L’idée fondamentale de Pascal est que, depuis la chute, l’homme a perdu sa vraie nature et qu’il n’a donc plus accès à ce monde des essences qui chez Platon, par exemple, avait nom Idée. Ce qui s’est ainsi perdu, pour les hommes déchus que nous sommes, c’est l’accès à toute essence, à tout fondement, à toute racine. L’homme pascalien est un homme proprement déraciné, qui a perdu toute mesure et toute «assiette ferme ». C’est pourquoi Pascal peut écrire « il y a bien un droit naturel, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu » , ou encore, et de manière plus radicale : «Veri juris : nous n’en avons plus ». Ce qui signifie que, de fait, depuis la chute, l’homme ne peut plus atteindre ce doit naturel, cette justice pure qui devrait, idéalement, guider ses actions. Mais Pascal sait aussi que les lois, ce droit positif tout contingent qu’il soit, permettent cependant de sauvegarder ce minimum d’ordre sans lequel nulle vie commune ne serait possible. Le respect du droit positif, des lois et des coutumes «établies », a du moins le mérite de nous préserver de la «guerre civile»qui est, Pascal ne cesse d’y insister, «le pire des maux ». Obéir à un ordre qu’on sait arbitraire est donc un demi-mal mais ce demi-mal est en fait, pour l’homme, le seul bien possible.

Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?

Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est, quod nostrum dicimus artis est. [1] Ex senatus-consultis et plebiscitis crimina exercentur. [2] Ut olim vitiis sic nunc legibus laboramus. [3]
De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur ; l’autre, la commodité du souverain ; l’autre, la coutume présente, et c’est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source pour marquer leurs défauts d’autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper ; et un autre, bon politique : Cum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur [4] . Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation : elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si l’on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin. » (294 B), (60 L), Pléiade, 230.

[1] « Il n’y a plus rien qui soit nôtre : ce que nous appelons nôtre est œuvre de convention. » (Cicéron)

[2] « C’est en vertu des sénatus-consultes et des plébiscites qu’on commet des crimes. » (Sénèque)

 

[3] « Nous souffrions jadis de nos vices, aujourd’hui nous souffrons de nos lois. » (Tacite)

[4] « Comme il ignore la vérité qui libère, il est bon qu’il soit trompé. » (Saint Augustin)

« Montaigne a tort. »

Montaigne a tort. La coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle est raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu’il la croit juste. Sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu’elle fût coutume ; car on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; mais l’empire de la raison et de la justice n’est non plus tyrannique que celui de la délectation, ce sont les principes naturels à l’homme.

Il serait donc bon qu’on obéit aux lois et aux coutumes, parce qu’elles sont lois (par là on ne se révolterait jamais, mais on ne s’y voudrait peut-être pas soumettre, on chercherait toujours la vraie) ; qu’il sût qu’il n’y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n’y connaissons rien, et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n’est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu’elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité (téméraire) sans (raison) vérité). Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu’on lui montre qu’elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d’un certain côté. (325 B), (525 L)

« La pensée de derrière »

Gradations. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard6.

Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière7. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de lumière. (337 B), (90, L).

« Les opinions du peuple sont vaines et pourtant saines »

Renversement continuel du pour au contre. Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles ; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi, toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit; et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines : parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines.

Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l’illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n’est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. [Ainsi], il est vrai qu’il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc.

L’injustice consiste à confondre les deux ordres de grandeur qu’il aurait fallu distinguer, à exiger de l’un ce qu’on ne peut exiger que de l’autre, à ne pas reconnaître l’un sous prétexte qu’il n’est pas l’autre. Il est certainement injuste de mépriser les personnages de grande naissance sous prétexte que « la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard ». Mais il est également injuste de les honorer à la manière du peuple, en leur accordant plus que la simple « cérémonie extérieure » qu’exige l’institution : ce surplus, cet excès de sens est un des effets de l’imagination. L’esprit de justice, en ce domaine, se manifeste chez ceux que Pascal nomme les « habiles » : capables d’honorer les gentilshommes, « non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière », c’est-à- dire avec cette arrière-pensée qui reconnaît justement que « la naissance n’est pas un avantage de la personne » ; ceux qui n’ont vu dans cette arrière-pensée qu’un motif de mépris ne sont que des « demi-habiles » . Le peuple a raison de respecter l’ordre institué, mais il a tort de le confondre avec l’ordre naturel ; les “demi-habiles” ont raison de le distinguer de l’ordre naturel, mais tort de ne pas le respecter pour autant.

Les opinions du peuple sont vaines et pourtant saines et néanmoins illusoires car elles possèdent la vérité, mais ignorent où « Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pour- quoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler. Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps, qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu, la santé, la force. Nous devons quelque chose à l’une et à l’autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d’une nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs. Mais pour les respects naturels qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l’aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. » Pascal, Second discours sur la condition des grands. (91-93 L)

Les trois ordres

« L’ordre des corps, l’ordre des esprits, l’ordre de la charité »

La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité ; car elle est surnaturelle. Les corps désignent les objets sensibles comme le pouvoir, les richesses. Les esprits désignent l’intelligence et la science. La charité désigne l’amour de Dieu et du prochain.

Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit.
La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair.
La grandeur de la sagesse, qui n’est nulle sinon de Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents de genre. Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire, leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles, où elles n’ont pas de rapport. Ils sont vus non des yeux, mais des esprits ; c’est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n’ont nul rapport, car elles n’y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.

Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n’a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. O qu’il a éclaté aux esprits ! Jésus-Christ, sans biens et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’invention, il n’a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. O qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur et qui voient la sagesse !

Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu’il le fût.
Il eût été inutile à Notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi ; mais il y est bien venu avec l’éclat de son ordre !

Il est ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre, duquel est la grandeur qu’il venait faire paraître. Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandonnement, dans sa secrète résurrection, et dans le reste, on la verra si grande, qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas.

Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’y en avait pas de spirituelles ; et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse.
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre, et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien.

Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. (308 L)

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Jean Domat, portrait de Pascal, après 1662 BnF, Réserve des livres rares

Exposition

Pascal, le cœur et la raison

8 novembre 2016 I 29 janvier 2017

BnF I François-Mitterrand
Quai François-Mauriac, Paris XIIIe

Galerie I
Du mardi au samedi 10h > 19h, dimanche 13h >19h. Fermé lundi et jours fériés

Entrée : 9 euros, tarif réduit : 7 euros
Réservations : FNAC au 0892 684 694 (0,34 euros TTC/mn) et sur www.fnac.com

Commissariat Jean-Marc Chatelain

directeur de la Réserve des livres rares, BnF

Publication

Pascal, le cœur et la raison

sous la direction de Jean-Marc Chatelain, directeur de la Réserve des livres rares, BnF 192 pages, , , 50 illustrations, 39 euros
BnF Éditions

Pensée du Jour

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