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Un « port perdu » au nord-ouest de la cité d’Ostie

Un « port perdu » au nord-ouest de la cité d’Ostie

Ostie, à l’embouchure du Tibre, tire son nom du latin ostium (embouchure). Selon Virgile, c’est ici qu’aurait débarqué le Troyen Enée. Port militaire, puis commercial, artère nourricière de la Ville éternelle, Ostie joua un rôle fondamental dans l’expansion romaine.

A son apogée, la ville atteignit une soixantaine d’hectares et compta plus de 100 000 habitants (marins, pêcheurs, dockers, commerçants, militaires, …).

Au IVe siècle, la décadence commence avec le déclin de Rome, l’ensablement du port et la malaria qui dépeuple la ville.

Longtemps pillée comme carrière à matériaux, Ostie n’est « redécouverte » par les archéologues qu’au début du XXe siècle.

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Les archéologues ont mis au jour les grands monuments antiques d’Ostie et une multitude d’objets, pièces, statues, sarcophages, reliefs, peintures murales, bronzes, maquettes et mosaïques qui retracent l’histoire d’un site à l’histoire exceptionnelle, ensablé et délaissé dès le IVe siècle après J.-C.

Coloriée de légende, Ostie aurait été fondée par Ancus Martius quatrième roi de Rome, dans la seconde moitié du VIIe siècle avant J.-C., époque où la capitale étend son influence jusqu’à la mer.

L’établissement d’Ostie à l’embouchure du fleuve et le développement de salines à proximité permettent à Rome de contrôler le trafic commercial du Tibre dans son cours inférieur et ainsi les populations de l’Italie centrale. Au début du IVe siècle avant J.-C., un camp militaire est installé sur le site, destiné à conforter la défense des territoires fraîchement conquis.

 

Avec l’avènement de l’Empire, le rôle d’Ostie devient essentiellement économique, assurant le ravitaillement de Rome en blé, huile, bois et marbre. Le trafic acquiert une ampleur telle que les installations apparaissent bientôt insuffisantes. En 42, l’empereur Claude est le premier à transformer Ostie en aménageant une rade sur la mer. Un phare à quatre étages est élevé, le plus grand du monde après celui d’Alexandrie. En 101, Trajan décide d’agrandir le port. Un vaste bassin hexagonal en marbre est creusé, offrant plus de deux kilomètres de quais. Les ports de Claude et de Trajan sont dénommés Portus Uterque ou simplement Portus. Par la suite, l’empereur Hadrien multiplie les constructions monumentales. C’est l’apogée d’Ostie, qui compte quelque 50’000 habitants.

Le déclin s’amorce au IVe siècle, sous l’empereur Constantin qui prive Ostie de ses pouvoirs municipaux au profit de Portus. L’ensablement progressif concourt également à l’affaiblissement de la ville qui s’accélère en 402, quand Ravenne devient la capitale de l’Empire d’Occident. En 537, les Goths occupent Ostie dans le but d’affamer Rome. Détruit par les barbares et progressivement abandonné, le célèbre port devient peu à peu insalubre. Au XIe siècle, le pillage systématique de ses ruines commence. Le marbre d’Ostie sert à orner le dôme de Pise en 1063, celui d’Orvieto au XIVe siècle puis la basilique Saint-Pierre à Rome au XVIe siècle. D’innombrables colonnes, statues, sarcophages, mosaïques sont arrachés aux vestiges pour embellir les palais européens. Ce n’est qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles que la ville est retrouvée. Mais les premières fouilles scientifiques ne sont entreprises qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elles sont d’abord modestes. Puis, avec l’avènement du fascisme, elles se développent sous l’impulsion de Mussolini. La redécouverte du port antique corrobore une propagande qui appelle de ses vœux la restauration de l’époque impériale. L’entreprise discrédite le site pour de nombreuses années. Ce n’est que depuis les années 1960 qu’Ostie regagne sa réputation internationale pour accueillir, ces dernières années, de nombreuses équipes de chercheurs venus du monde entier.

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Les découvertes archéologiques ont mis au jour un site à la fois classique et original. Une avenue principale, bordée de portiques et entièrement pavée, s’ouvre sur des ruelles se coupant à angle droit. Comme toute cité romaine de l’époque impériale, Ostie abrite un forum, un théâtre, un grand nombre de sanctuaires, des basiliques et de vastes quartiers d’habitations. Mais sa vocation portuaire lui confère une particularité. Tout est fait pour agrémenter le séjour des voyageurs. On compte dix-neuf établissements de bains et plus d’une centaine de tavernes. Le centre de la ville est la place des Corporations, qui regroupe cinquante bureaux pour les entreprises maritimes et commerciales.

Ostie joue également un rôle dans l’importation des religions. De nombreux temples et lieux de culte sont dédiés aux dieux traditionnels, mais aussi aux divinités orientales comme Cybèle, Attis et Mithra; une importante synagogue a été retrouvée à la périphérie de la ville. Quant au christianisme, il s’est implanté très tôt à Ostie et y a prospéré. Dans ses Confessions, saint Augustin raconte comment sa mère, sainte Monique, a vécu à Ostie ses dernières heures…

Surtout, Ostie est originale car elle prolonge Pompéi en annonçant les développements futurs. Historiquement, le port antique représente un tournant. On y voit l’amorce d’un regroupement des professions sous forme de corporations, qui prendra son essor à l’époque médiévale. Sur le plan artistique, Ostie opère aussi un renversement. A Pompéi, les mosaïques étaient fort simples et les décors pariétaux très complexes. L’inverse se produit à Ostie où dès le IIe siècle, les mosaïques gagnent en importance.

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Après ces découvertes archéologiques restait à découvrir l’emplacement du port qui alimentait Rome en blé. Grâce à des carottages sédimentaires, ce port « perdu » a été localisé au nord-ouest de la cité d’Ostie, en rive gauche de l’embouchure du Tibre.

La stratigraphie révèle également qu’à sa fondation, entre le IVe et le IIe s. avant J.-C., le bassin était profond de 6 m, soit la profondeur d’un grand port maritime. Ces recherches ont été réalisées par une équipe franco-italienne de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée (CNRS/ Université Lumière Lyon 2), de l’Ecole Française de Rome et de la Soprintendenza Speciale per i Beni Archeologici di Roma – Sede di Ostia (1) et sont publiées dans les Chroniques des Mélanges de l’Ecole Française de Rome du mois de décembre 2012.

L’objectif était triple : donner à Rome un débouché à la mer, assurer son ravitaillement en blé et en sel et enfin, empêcher une flotte ennemie de remonter le Tibre. Les fouilles archéologiques ont montré que le noyau urbain initial (castrum) remonte au plus tôt au tournant du IVe s. et IIIe s av. J.-C. Si les grands édifices antiques et les principales voies ont été progressivement mis au jour, l’emplacement du port fluvial d’embouchure d’Ostie restait inconnu à ce jour.

Pour certains, ce dernier était considéré comme un port perdu à jamais. En effet, depuis la Renaissance, de nombreuses tentatives de localisation du port d’Ostie ont été entreprises, sans succès. Il faut attendre les XIXe et XXe siècle pour que des archéologues italiens définissent un secteur au nord-ouest de la ville, proche du Palais Impérial. Au début du XXIe siècle, les archéologues confirment la probable localisation du bassin, dans ce secteur nord, grâce à l’utilisation d’instruments géomagnétiques. Mais il n’y avait toujours pas consensus sur la localisation exacte du port et le débat restait vif.

Une équipe franco-italienne dirigée par Jean-Philippe Goiran, chercheur au laboratoire Archéorient (CNRS/ Université Lumière Lyon 2), a donc tenté de vérifier définitivement l’hypothèse d’un port au nord grâce à un nouveau carottier géologique. Bénéficiant des derniers progrès technologiques, celui-ci permet de dépasser le problème de la nappe d’eau phréatique qui empêchait les fouilles archéologiques traditionnelles de descendre au-delà de 2m de profondeur.

Les carottes sédimentaires obtenues ont ainsi permis de mettre au jour une stratigraphie complète sur une profondeur de 12 m et une évolution en 3 étapes :

1. La strate la plus profonde, antérieure à la fondation d’Ostie, indique que la mer était présente dans ce secteur au début du Ier millénaire av. J.-C.

2. Une strate médiane, riche en sédiments argilo-limoneux de couleur grise, qui caractérise un faciès portuaire. Les calculs donnent une profondeur de 6 m au bassin au début de son fonctionnement, daté entre le IVe et le IIe s. avant J.-C. Considéré jusqu’alors comme un port essentiellement fluvial, ne pouvant accueillir que des bateaux à faible tirant d’eau, le port d’Ostie bénéficiait en réalité d’un bassin profond susceptible d’accueillir de grands navires maritimes ; c’est ce qu’a montré la mesure de la profondeur.

3. Enfin, la strate la plus récente témoigne de l’abandon du bassin à l’époque romaine impériale par des accumulations massives d’alluvions. Grâce aux datations au radiocarbone, il est possible d’en déduire qu’une succession d’épisodes de crues majeures du Tibre est venue colmater définitivement le bassin portuaire d’Ostie entre le IIe s. av. JC et le premier quart de siècle ap. J.-C. (et ce, malgré d’éventuelles phases de curage). A cette période, la profondeur du bassin est inférieure à 1 m et rend toute navigation impossible. Ces résultats sont en accord avec le discours du géographe Strabon (58 av. J.-C. – 21/25 ap. J.-C.) qui indique un comblement du port d’Ostie par des sédiments du Tibre à son époque. Il a alors été abandonné au profit d’un nouveau complexe portuaire construit à 3km au nord de l’embouchure du Tibre, du nom de Portus.

Cette découverte du bassin portuaire d’embouchure d’Ostie, au nord de la ville et à l’ouest du Palais Impérial, va permettre de mieux comprendre les liens entre Ostie, son port et la création ex-nihilo de Portus, commencé en 42 ap. J.-C et achevé sous Néron en 64 ap. J.-C. Ce gigantesque port de 200 ha deviendra alors le port de Rome et le plus grand jamais construit par les romains en Méditerranée.

Entre l’abandon du port d’Ostie et le lancement des opérations de construction de Portus, les chercheurs estiment ainsi que près de 25 ans se sont écoulés.

Comment Rome, capitale du monde antique, et première ville à atteindre un million d’habitant, était-elle alimentée en blé durant cette période ?

La question se pose à présent aux chercheurs.

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